Élection
Élection présidentielle sénégalaise de 2024
March 24, 2024
Bassirou Diomaye Faye a remporté la présidence dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages valides contre 35,79 % pour Amadou Ba, avec une participation de 61,30 %, dix jours après avoir été libéré de détention provisoire en vertu d’une loi d’amnistie. Le scrutin s’est tenu le 24 mars et non le 25 février comme prévu, parce que le Président avait révoqué par décret la convocation du corps électoral et que l’Assemblée nationale avait voté le report du scrutin au 15 décembre 2024 ; le 15 février, le Conseil constitutionnel a jugé cette loi contraire aux articles 27 et 103 de la Constitution et a annulé le décret, puis, en l’absence de nouvelle date, en a fixé une lui-même et a convoqué le corps électoral. Le déroulement de ce revirement est également documenté ici : deux suspensions nationales de l’internet mobile, une licence de diffuseur retirée puis rétablie en dehors de toute procédure légale, une campagne réduite de 21 jours, comme l’exige le Code électoral, à 14, le remplacement intégral de la commission de supervision électorale en novembre 2023, et des résultats qui n’ont toujours pas été publiés bureau de vote par bureau de vote.
Résultats officiels
Les pourcentages sont calculés sur 4 485 128 suffrages valides, et non sur les 4 519 253 bulletins déposés ; 34 125 bulletins ont été nuls. Le seuil de majorité absolue était de 2 242 565. Les cinq lignes ci-dessous correspondent aux cinq candidats arrivés en tête parmi les 19 candidats en lice ; les 14 autres se sont partagé le reste et aucun n’a atteint 1 % des suffrages valides.
- Bassirou Diomaye Faye54,3%2 434 751
Coalition Diomaye Président, soutenue par le parti Pastef dissous ; libéré de détention le 14 mars 2024.
- Amadou Ba35,8%1 605 086
Benno Bokk Yaakaar, la coalition présidentielle sortante ; ancien Premier ministre.
- Aliou Mamadou Dia2,8%125 690
Parti de l'unite et du rassemblement (PUR).
- Khalifa Ababacar Sall1,6%69 760
Taxawu Senegal.
- Idrissa Seck0,9%40 286
Deuxième à l’élection présidentielle de 2019 ; cinquième en 2024.
Le registre d’intégrité
Ce que les preuves établissent, et ce qu’elles n’établissent pas — côte à côte, chaque constat étant sourcé et classé.
Ce qui est établi
- Violations de procédureConfirmé
Le décret révoquant la convocation du corps électoral et la loi reportant le scrutin au 15 décembre 2024 ont été annulés par le Conseil constitutionnel.
Plus de détails
Le décret no 2024-106 du 3 février 2024 a abrogé le décret convoquant le corps électoral pour le 25 février. La loi no 4/2024, adoptée par l’Assemblée nationale le 5 février, aurait reporté le scrutin au 15 décembre 2024 et prévu que le Président en exercice demeure en fonction jusqu’à l’installation de son successeur. Le 15 février 2024, le Conseil constitutionnel a jugé cette loi contraire aux articles 27 et 103 de la Constitution ainsi qu’aux principes de sécurité juridique et de stabilité institutionnelle, au motif que le mandat présidentiel de cinq ans est constitutionnellement intangible, et a annulé le décret.
- Violations de procédureConfirmé
Lorsque les autorités n’ont toujours pas fixé de date de scrutin, le Conseil constitutionnel a lui-même convoqué le corps électoral.
Plus de détails
Le 5 mars 2024, saisi par le Président de la République, le Conseil a rejeté le 2 juin 2024 comme date de scrutin, car elle se situait au-delà de la fin du mandat présidentiel, le 2 avril, et a refusé de rouvrir la liste des 19 candidats qu’il avait validée par la décision 4/E/2024 du 20 février, au moyen d’un consensus issu d’un dialogue national auquel seuls deux de ces 19 candidats avaient pris part. Le 6 mars, saisi par seize candidats ayant déposé leur dossier le 26 février, il a jugé que le fait de laisser la date indéterminée plus de vingt jours après sa décision du 15 février méconnaissait l’obligation constitutionnelle des autorités d’exécuter cette décision, a fixé l’élection au 31 mars, a convoqué les électeurs au Sénégal et à l’étranger, et a prévu que le Président de l’Assemblée nationale assurerait l’intérim si la présidence devenait vacante avant l’installation du Président élu. La Présidence a ensuite fixé le 24 mars par le décret no 2024-690 du 6 mars 2024, publié le 7 mars, décret dont la proclamation du Conseil rend compte.
- Violations de procédureConfirmé
L’internet mobile a été suspendu à l’échelle nationale à deux reprises pendant la crise, sans base légale publiée, et la mission d’observation de l’UE indique que la Cour suprême a jugé ces suspensions illégales.
Plus de détails
La mission de l’UE date les suspensions des 5 et 6 février 2024, qu’elle évalue à 48 heures, et du 13 février, chacune ordonnée par le ministère de la Communication à la veille, respectivement, du vote de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de report et d’une marche silencieuse appelée par le collectif de la société civile Aar Sunu Election ; Access Now a constaté l’indisponibilité des données mobiles du soir du 4 février au 7 février, et le communiqué du ministère sur la première suspension est daté du 4 février. La mission a estimé ces mesures disproportionnées et contraires à la Constitution ainsi qu’aux normes internationales, et indique que la Cour suprême l’a dit dans deux ordonnances rendues sur les recours d’un opérateur téléphonique, no 2 du 22 février 2024 et no 7 du 14 mars 2024 ; les ordonnances elles-mêmes n’ont pas pu être obtenues pour ce dossier, de sorte que cette appréciation repose sur le récit qu’en donne la mission. La mission note également qu’aucune ordonnance exposant la base légale n’a été publiée, ce qui, en pratique, a empêché des tiers de contester les mesures devant les juridictions nationales. L’accès à TikTok avait été suspendu du 2 août 2023 jusqu’au soir du 6 février 2024.
- Violations de procédureConfirmé
La campagne a duré 14 jours au lieu des 21 prévus par le Code électoral, et le vainqueur final était en détention pendant la majeure partie de cette période.
Plus de détails
La campagne s’est déroulée du 9 au 22 mars 2024, soit 14 jours au lieu des 21 prévus par le Code électoral. Bassirou Diomaye Faye, que la mission de l’UE décrit comme le premier candidat sénégalais à une élection présidentielle placé en détention provisoire, avait passé plus de onze mois en détention et a été libéré le 14 mars avec Ousmane Sonko, en vertu de la loi d’amnistie no 2024-09, votée le 6 mars et promulguée le 13 mars 2024, qui couvre les actes commis entre le 1er février 2021 et le 25 février 2024 en lien avec des manifestations ou pour des motifs politiques. La mission relève que plusieurs centaines de militants de Pastef avaient été emprisonnés au cours des années précédentes, que la grande majorité a été libérée en masse peu avant le scrutin puis en vertu de l’amnistie, et qu’aucune de ces affaires n’avait été jugée. La télévision publique a réservé son temps d’antenne gratuit de campagne aux candidats en personne, ce qui excluait Faye, détenu, bien que le régulateur ait admis sa coalition au bulletin de campagne dès le deuxième jour de diffusion avec des images de campagne, et Faye y a lui-même pris la parole à partir du 16 mars.
- Violations de procédureConfirmé
L’ensemble des membres de la commission de supervision électorale a été révoqué plusieurs mois avant le scrutin, quelques jours après son intervention au sujet de l’inscription électorale d’Ousmane Sonko.
Plus de détails
La mission de l’UE indique que, le 3 novembre 2023, le Président a nommé douze nouveaux membres à la Commission electorale nationale autonome sans explication, quatre jours après que la commission en place avait demandé à la Direction generale des Elections de donner effet à une décision de justice réinscrivant Ousmane Sonko sur les listes électorales et lui délivrant un formulaire de collecte de parrainages. La mission décrit ce remplacement comme une méconnaissance apparente du Code électoral, qui prévoit un renouvellement par tiers tous les trois ans après consultation des organismes juridiques, universitaires, de défense des droits humains et des médias, et rapporte que nombre de ses interlocuteurs ont interprété ce calendrier comme une mesure de représailles. Elle note que les membres précédents étaient restés en fonction bien au-delà de l’expiration de leurs mandats de six ans, le dernier renouvellement remontant à 2015, ce qui les avait rendus révocables à tout moment, et que ce remplacement a pu dissuader les nouveaux membres d’utiliser les pouvoirs correctifs de la commission pendant le reste du processus.
- Violations de procédureConfirmé
La licence d’un diffuseur a été retirée pendant la crise puis rétablie une semaine plus tard en dehors de toute procédure légale.
Plus de détails
Le 4 février 2024, alors que le groupe Walfadjri assurait une couverture en direct d’une manifestation contre le report, le ministre de la Communication a suspendu son signal et retiré sa licence de diffusion avec effet immédiat et définitif, en se fondant sur l’article 142 du Code de la presse, que la mission de l’UE relève comme conférant un pouvoir de retrait de licence mais non de coupure de signal. La licence a été restituée le 11 février par décision du Président de la République, et non par une voie juridique quelconque. La mission a également documenté une vingtaine de cas de violences contre des journalistes après l’annonce du report, notamment des charges des forces de sécurité et des gaz lacrymogènes dirigés contre des reporters couvrant les manifestations.
- Violations de procédureConfirmé
Le contrôle automatisé des parrainages a fait dépendre la validité d’une candidature de l’ordre dans lequel les listes étaient tirées au sort, ce que la mission de l’UE a considéré comme une violation grave de l’égalité entre les candidats.
Plus de détails
Selon les règles appliquées en 2024, la signature d’un électeur ne comptait que pour la liste du candidat vérifiée en premier, et la même signature était écartée de toutes les listes vérifiées ensuite. L’ordre de vérification était fixé par tirage au sort, remplaçant l’ordre de dépôt utilisé en 2019. Comme le stock de signatures déjà comptabilisées augmentait au fur et à mesure des vérifications, les candidats tirés tard perdaient proportionnellement davantage de parrains que ceux tirés tôt ; la validation dépendait donc non seulement de la conformité propre d’un candidat, mais aussi du nombre d’autres listes traitées avant la sienne et de l’identité des candidats concernés. La mission de l’UE a qualifié cela de violation grave de l’égalité entre les candidats dans son rapport final et d’atteinte importante à l’égalité entre les candidats dans sa déclaration préliminaire, et a recommandé que l’éligibilité repose sur des critères objectifs, raisonnables et prévisibles. La mission relève également que les candidats potentiels n’avaient pas accès au registre électoral mis à jour pendant la collecte des parrainages, et que la configuration et le fonctionnement du logiciel de vérification n’ont jamais été divulgués.
- Violations de procédureConfirmé
L’obligation légale de publier les résultats bureau de vote par bureau de vote n’a pas été respectée, de sorte que les totaux proclamés ne peuvent pas être reconstitués à partir des données officielles en deçà du niveau national.
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Les résultats compilés au niveau des bureaux de vote n’ont été communiqués à aucun moment aux parties prenantes, et les résultats provisoires nationaux ont été annoncés lors d’une conférence de presse le 27 mars 2024 sans que le procès-verbal correspondant soit publié en ligne. La mission de l’UE indique que l’obligation légale de publier les résultats définitifs bureau de vote par bureau de vote n’était toujours pas respectée lorsqu’elle a rendu son rapport à la fin de mai 2024, et recommande d’inscrire dans le Code électoral une obligation explicite de publication en ligne. Ce qui existait, en revanche, était une vérification par les partis : la feuille de résultats a été affichée à l’extérieur de 44 des 45 bureaux où les observateurs de l’UE ont assisté au dépouillement et une copie a été remise à l’agent de chaque candidat, ce qui a permis aux principaux candidats d’agréger eux-mêmes la plupart des résultats du pays. Lors de la centralisation départementale, les résultats ont été lus à voix haute et saisis une seule fois, sans étape de double saisie, et l’écran de saisie n’a été projeté que dans 2 des 32 commissions visitées par les observateurs de l’UE, ce qui a limité ce que les agents pouvaient vérifier à partir de leurs propres copies.
Ce qui n’est pas établi
- Falsification des résultatsConfirmé
Aucun candidat n’a contesté le résultat et aucune allégation de falsification du dépouillement n’a été établie.
Plus de détails
Tous les candidats avaient concédé leur défaite avant l’annonce des résultats provisoires nationaux le 27 mars 2024, et ces résultats correspondaient à la projection publiée par le collectif d’observation de la société civile COSCE. Le Conseil constitutionnel a réduit à moins de 30 heures le délai de 72 heures pour contester la légalité de l’élection, délai expirant à minuit le 28 mars ; aucune requête n’a été enregistrée, et le Conseil a proclamé les résultats définitifs dans la soirée du 29 mars, ouvrant la voie à une passation le 2 avril.
- Violations de procédureAllégué
L’affirmation selon laquelle le logiciel de vérification des parrainages du Conseil constitutionnel et le registre électoral auraient été manipulés pour exclure des candidats n’a jamais été établie, et aucune décision ne s’est prononcée sur la transparence de la vérification.
Plus de détails
Sur 93 candidatures déposées, 21 ont franchi le filtre des parrainages ; les dossiers de parrainage de neuf aspirants n’ont pas pu être traités du tout, leurs fichiers électroniques étant inutilisables. Un collectif de 41 aspirants recalés a dénoncé un manque de transparence, a signalé une possible manipulation du logiciel, dont la configuration n’a pas été divulguée, et a soutenu que près de 900 000 parrains qui n’ont pas pu être rapprochés du registre risquaient de perdre leur vote. La mission de l’UE a estimé que ces parrains non appariés résultaient principalement d’erreurs de saisie et d’une configuration logicielle trop stricte, sans effet sur la capacité des personnes à voter. La mission indique que, sur les dix-huit requêtes déposées pendant la crise, la plupart ont reçu une réponse, mais que celles portant sur le déroulement de la vérification des parrainages ont soit été déclarées irrecevables, soit rejetées sur le fond sans qu’aucune décision ne soit rendue sur la transparence de la vérification ; il n’existe donc aucune constatation judiciaire sur cette question, dans un sens ou dans l’autre. Une commission d’enquête parlementaire ouverte le 31 janvier 2024 sur le déroulement de la vérification des parrainages et sur la probité de certains membres du Conseil n’a rien donné et a été remplacée le 13 février par une enquête judiciaire limitée à des allégations de corruption.
- Opérations d’informationAllégué
Des opérations de manipulation de l’information ont circulé, mais il n’a pas été établi qu’elles aient affecté l’intégrité du scrutin.
Plus de détails
La surveillance de l’UE a détecté de faux sondages sur X et des vidéos utilisées hors contexte sur Facebook et TikTok, et a constaté qu’après la coupure de l’internet mobile des 5 et 6 février, qui a réduit le volume des publications citoyennes, d’anciennes images de vastes manifestations de l’opposition et d’affrontements avec la gendarmerie ont été republiées comme des événements actuels par des comptes Facebook et X opérant hors du Sénégal et, parfois, par des médias internationaux. La plupart des attaques personnelles contre les candidats au cours de la dernière semaine provenaient de comptes d’influenceurs TikTok basés à l’étranger et d’une page Facebook pro-Amadou Ba. La mission n’a relevé aucun discours de haine sur les réseaux qu’elle a surveillés et a conclu que l’ampleur limitée de ces cas n’avait pas porté atteinte à l’intégrité du scrutin ; la campagne de signalement de la société civile #SaytuSEN2024 et les vérificateurs de faits ont réduit leur portée.
- Ingérence étrangèreAllégué
Aucun organisme cité n’a attribué à un État étranger une ingérence dans cette élection.
Plus de détails
Ni le Conseil constitutionnel, ni l’administration électorale, ni la CENA, ni la mission d’observation de l’UE n’ont documenté d’ingérence d’un État étranger. La mission de l’UE relève toutefois que la commission de protection des données, la CENA, l’administration électorale et des plateformes telles que Meta et TikTok n’ont établi aucune coopération pour garantir l’intégrité de ce scrutin, de sorte qu’il n’existe aucune évaluation de la menace du côté des plateformes à laquelle confronter l’élection.
- Violations de procédureAllégué
Des achats de voix ont été observés dans une région, mais il n’a pas été établi qu’ils aient été systématiques ou qu’ils aient influé sur le résultat.
Plus de détails
Des observateurs de l’UE ont vu des électeurs dans la région de Diourbel recevoir de l’argent ou de la nourriture près des bureaux de vote après avoir confirmé pour qui ils avaient voté. La mission n’a relevé aucune irrégularité majeure dans l’ensemble des 406 bureaux de vote qu’elle a visités. Elle indique séparément que de nombreux électeurs du département de Keur Massar n’ont pas pu voter, car le redécoupage administratif de 2021 a imposé la réimpression de toutes les cartes d’électeur dans cette zone et que toutes n’avaient pas été retirées ; la mission ne chiffre pas le nombre de personnes concernées.
Évaluation du processus
La mission d’observation de l’UE, qui a déployé 100 observateurs issus des 27 États membres de l’UE ainsi que du Canada, de la Norvège et de la Suisse et a visité 406 bureaux de vote, a jugé le vote très bon dans 71 % d’entre eux et bon dans 29 %, a estimé que l’aménagement garantissait le secret du vote dans 98 % des cas, et a constaté la présence d’agents des candidats partout, ceux d’Amadou Ba et de Bassirou Diomaye Faye dans plus de 90 % des bureaux. Les procédures d’ouverture ont été correctement appliquées dans tous les bureaux observés ; le dépouillement a été évalué positivement et décrit comme transparent, mais dans un bureau sur quatre la mission a estimé que les procédures n’étaient pas suffisamment maîtrisées, et elle a jugé les procédures généralement inadéquates pour rendre compte des enveloppes utilisées et non utilisées. La CENA a déployé plus de 20 000 contrôleurs et superviseurs le jour du scrutin et indique avoir examiné et validé 16 440 procès-verbaux de bureaux de vote avec 23 156 agents ; 2 462 observateurs ont été accrédités au total, issus de 65 missions internationales et 10 missions nationales, dont 130 de la CEDEAO, 14 d’entre eux à long terme, et 40 observateurs à court terme de l’Union africaine. La même mission a jugé que le processus plus large avait été gravement affecté avant le jour du scrutin par le report, les suspensions de l’internet, la campagne raccourcie, la vérification contestée des parrainages et la rétention de données électorales clés, et a attribué la sortie du pays de la crise à la résilience de l’État de droit plutôt qu’à la conduite du processus.